jeudi 16 mai 2013

Ève


Ève aura gardé ses chaussures. Elle fait toujours cela, se mettre nue dans la chaleur moite et s’installer dans son fauteuil qu’elle tourne vers la fenêtre.
Elle aura ses ballerines noires, sans doute. Ses cheveux empoisseront sa nuque d’une sueur lourde comme du mercure. Bientôt, elle les relèvera d’une main distraite, son regard fixé sur le trottoir d’en face.

Il n’y aura rien à voir, sur le trottoir d’en face. C’est là qu’habite Abby la blonde, mais à cette heure là, elle aura fermé ses volets et tiré ses rideaux. Il fera si chaud...
Alors, Ève regardera ces volets bleus, les fleuves et les rivières de leur peinture écaillée. Ève fixera ces volets comme si la seule force de sa volonté pouvait les ouvrir, les entrebâiller, la laisser se glisser à l’intérieur.
Ce sont les volets de la chambre, Ève le sait, une petite chambre avec un grand lit et des draps toujours en désordre.

Abby ne sera sans doute pas dans sa chambre, à cette heure, elle mangera un encas dans la cuisine, elle ouvrira la porte du frigo et laissera l’air glacé refroidir son corps jusqu’à ce qu’un grand frisson la prenne. Elle aura peut-être ouvert une canette de Pepsi.

Le lit sera occupé. Sa grande masse sombre au travers des draps froissés, un bras qui dépassera d’un côté et un pied de l’autre, il reposera là. A l’heure la plus chaude de la journée, il dormira d’un sommeil lourd, comme après avoir effectué l’une de ces tâches harassantes où les muscles prennent le pas sur l’esprit, où seul compte l’épuisement physique poussé à ses limites.

Ève croisera les jambes, mais l’humidité collante de ses cuisses la gênera. Elle les décroisera, comme à regret. Il sera bientôt l’heure pour elle de se préparer. En face, les volets n’auront pas bougé.
Ève prolongera quelques minutes encore cette contemplation, mais bientôt elle devra se lever. Elle pivotera nue devant sa fenêtre, dans l’absurde espoir qu’on la verra d’en face.
Personne ne la verra. Il fera si chaud...

Ève quittera son poste et partira prendre une douche tiède. Elle récurera son corps à s’en faire mal avec un gros pain de savon rugueux. Puis elle frottera son visage et en le rinçant, l’eau douce se mêlera à l’eau salée.

1 commentaires:

Jupoésie a dit…

J'aime ça, voyager dans les tableaux.
Ici c'est prenant, et la chaleur, on la sent.
Et il y a ce quelque chose de fugace, et puis aussi ce silence, que je retrouve souvent chez Hopper.

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